L'album :
A la sortie de cette 17e galette de l'insaisissable Jurassien en novembre 2014,
le chanteur et les fans qui le suivent fidèlement depuis des dizaines
d'années se demandaient : Comment le chanteur peut-il aborder le succès hors de proportions de son album
précédent - "Supplément de mensonges" (2011) - la reconnaissance tardive, les Victoires
de la Musique, la redécouverte par un nouveau public, etc ?
Il y a alors une sorte d'évidence à l'écoute de cette Stratégie de l'Inespoir : c'est à la fois le disque intègre d'un homme qui n'a pas changé et continue de tracer sa voie particulière, et "l'album d'après" attendu. Ainsi, on trouve ici 12 chansons (et un bonus) globalement dans la lignée de l'album précédent, avec des mélodies et des orchestrations comparables. Et en même temps, on retrouve ponctuellement des réminiscences des périodes plus anciennes du chanteur, un peu de new wave, un peu de rock plus dur, des balades plus folk... En fait, cet Inespoir s'inscrit dans la trajectoire logique du chanteur depuis quelques années - depuis son concert anniversaire en gros, où chaque disque est à la fois le produit de collaborations variées, un regard vers le passé et une inscription dans le moment.
Autant dire que pour les vieux de la vieille qui ont assisté médusés à la soudaine gloire de leur chanteur adoré, ce disque est un soulagement. Pour nous qui l'avions suivi tant d'années dans sa trajectoire unique et avions peur qu'on nous "vole" notre Thiéfaine pour le vendre au grand public.
La plupart des chansons ont été écrites pendant la dernière tournée, alors que Thiéfaine était plongé dans les concerts Homo Plebis Ultimae. Comme pour les 2 albums précédents, il a fait appel pour les musiques à des musiciens/chanteur(euses) de son entourage. On retrouve là JP Nataf et Cali, ainsi que Jeanne Cherhal, Arman Melies et d'autres. Et tout ce matériau a été travaillé en studio par son fils Lucas, qui réalise l'album, joue de la guitare et assure la tenue de l'ensemble. Avec la complicité d'Alice Botté, nouveau complice guitariste inséparable du chanteur. L'album pris dans son ensemble est très bon, et les chansons qui se démarquent clairement du lot sont excellentes. Un grand cru à mon sens, même si on n'est quand même pas au niveau d'un "Dernières Balises (avant mutation)" (Faut pas exagérer non plus :-))
Entrons maintenant dans le subjectif : tout rassurant qu'il soit, le disque n'est pas pour autant parfait. On peut globalement le diviser en 3 parties: 2 temps forts avec les 5 premières chansons (1, 2, 3, 4 et 5) et les 2 dernières (11 et 12). Le ventre mou de l'album est lui plus inégal, alternant le bon voire très bon, avec le plus discutable.
Les 5 premières chansons : Du bon HFT
1. En remontant le fleuve
Les premières chansons butent tout... Celle-ci a tout pour devenir avec le temps une de mes chansons préférées de Thiéfaine, carrément ! C'est beau, puissant, épique... C'est surtout la chanson d'ouverture idéale, avec sa progression implacable et ses envolées progressives. Pour le coup, on entre dans l'album par un morceau rappelant des chansons plus anciennes de HFT. Et c'est magnifique.
2. Angélus
La seconde chanson revient quant à elle complètement au style de l'album précédent. Pas étonnant que ce soit le premier single extrait puisqu'il annonce bien la tonalité du disque et son style général. C'est une belle chanson folk-rock d'une grande efficacité, entraînante, et qui reste dans la tête instantanément et très longtemps. On peut noter dès ici les paroles, comme d'habitude le gros point fort de Thiéfaine. Dans tout l'album, les textes auront le style habituel, poétique et complexe à la fois ; et le chanteur convoque encore une fois ses démons intérieurs et ceux du monde qui l'entoure. Mais les thèmes abordés tournent plus précisément sur le temps qui passe, et l'âge qui avance. Et le statut acquis par Thiéfaine avec le temps, comme c'est le cas ici.
3. Fenêtre sur désert
Cette chanson semble être la "suite" de la précédente, en plus lente. Donc moins entêtante et entraînante, mais plus triste. Superbe chanson mélancolique aux paroles assez tordues, entre nostalgie et noirceur.
4. Stratégie de l'inespoir
La chanson qui donne son titre à l'album le représente évidemment parfaitement. Musicalement, c'est une ballade classique, mais soutenue par tout un tas d'effets (notamment électroniques), mélangeant acoustique et électricité. Les paroles multiplient les références et les différents niveaux, et le refrain ("Je veux bruler pour toi, petite" - back to the eighties !) est encore un de ces trucs qui restent longtemps dans le crâne une fois le disque terminé.
5. Karaganda (Camp 99)
Certainement la chanson la plus "new wave" de l'album, avec sa ligne de basse, ses synthés et sa batterie martiale. Illustrée dans le livret par la phrase de Sartre déclarant que "tout anticommuniste est un chien !", c'est à l'inverse une charge furieuse contre les goulags staliniens et les excès du communisme d'état. Un morceau qui fait froid dans le dos, sombre et monstrueux.
Un temps plus faible :
C'est donc ici que l'album perd de sa superbe, et se met à alterner le bon avec le moins bon.
6. Mytilène Island
Le gros raté de l'album (morceau qui semble faire l'unanimité contre lui).
Avec cette musique composée par Cherhal toute en cordes d'orchestre classique.
Ca pourrait être beau, mais ça tombe à côté, notamment à cause d'un manque flagrant de mélodie.
Avec aussi, soyons honnêtes, un chant lourdement maniéré et beaucoup trop affecté d'un Thiéfaine
qui pour une fois en fait 15 tonnes de trop. Pour montrer comment c'est raté, on pourrait comparer
ça à Bouton de Rose par exemple, mais on ne va pas tirer sur l'ambulance.
7. Résilience zéro
Retour dans les rails de l'album avec cette étrange introduction mêlant encore guitares
acoustique/électrique et rythmique synthétique, sur de nouvelles paroles nostalgiques.
8. Lubies sentimentales
Une chanson sympa écrite avec Cali. C'est du bon Thiéfaine, très recommandable.
9. Amour désaffecté
Avec cette chanson (écrite avec JP Nataf) et la suivante (Médiocratie), l'album subit un nouveau coup de moins bien. Cet "Amour désaffecté" est typique d'un Thiéfaine en pilotage automatique qui se laisse écouter mais n'est pas inoubliable.
10. Médiocratie
Le titre qui ne semble pas faire l'unanimité dans la communauté thiéfainesque... Pour ma part c'est le style de chanson d'HFT que je n'aime pas du tout. Musique peu inspirée, texte vaguement donneur de leçon. "ça manque un peu de verbe aimer de respect, de fraternité": ça laisse songeur, venant de celui qui l'a écrit...
Deux bijoux pour finir :
11. Retour à Célingrad
Pour le cinquantième anniversaire de la mort de Céline, Hubert nous balance un bon vieux rock qui casse tout sur son passage. Et joue avec les mots en rendant hommage au style sauvage et foisonnant de l'écrivain. Qui l'a visiblement très positivement inspiré ici. Un des joyaux puissants de "Stratégie de l'inespoir"
12. Toboggan
Pour la "vraie" fin de l'album (la dernière chanson est considérée comme un bonus), le chanteur fait le bilan de sa vie dans une sorte de testament magnifique - "Et déjà je suis dans la file, qui conduit vers le toboggan". C'est désarmant de beauté et on écoute ça les larmes aux yeux et une boule dans la gorge. On espère évidemment que tout ne va pas s'arrêter là ; mais si c'était le cas, on tiendrait une conclusion parfaite à la carrière du chanteur. Attention... Chef d'oeuvre !!!
13. Bonus: Père et fils
Bonus donc, cette reprise du "Father and Son" de Cat Stevens, très proche de l'originale dont elle constitue en fait une "version française". Le mérite principal en revient à Youssouf Islam, donc, mais il ne faudrait pas passer sous silence la beauté du chant, les trouvailles de la traduction, et les arrangements musicaux. Et puis ça illustre évidemment la collaboration du chanteur avec son fils cadet sur cet album ; et clôt superbement le disque.
Crédits :
Cette chronique est très largement basée sur celle faite par the X-Phil, un fan de Thiéfaine de longue date. Que j'ai très légèrement et librement adapté ;-)
Note : 14/20